N’écrasez pas la chenille, pas plus que le papillon !

16 fév 2012   //   par Anne   //   Ecologie, Social  //  Aucun commentaire

Lorsque j’ai interviewé Philippe Desbrosses, j’ai été intriguée par ce qu’il m’a appris au sujet du processus de métamorphose de la chenille au papillon. Certes, j’avais déjà entendu le processus de transformation de notre société être assimilé à une métamorphose. Mais ce que je n’avais pas mesuré, ce sont les mécanismes à l’œuvre, que les biologistes de l’évolution ont mis en lumière. Ces mécanismes reposent sur l’existence de cellules dîtes imaginales, qui apparaissent dans la chenille dès son développement initial. Ces cellules restent silencieuses jusqu’au jour où la chenille, gavée de nourriture, (elle peut dévorer jusqu’à trois cent fois son poids de feuillage par jour !) se suspend pour se transformer en chrysalide. Et là, ses cellules imaginales s’activent, se reconnaissent, se regroupent, se multiplient, et forment les disques imaginaux, qui donnent en quelque sorte le schéma du futur papillon. Mais une chose remarquable se produit alors, explique Philippe : « Bien que ces disques représentent une phase naturelle de l’évolution de la chenille, ils sont considérés comme des corps étrangers par le système immunitaire de la chenille qui tente de les détruire. Puis, à mesure que les disques se multiplient et commencent à se souder les uns aux autres, le système immunitaire de la chenille s’effondre et son corps commence à se désagréger. Lorsque les disques atteignent leur maturité, le corps désagrégé de la chenille achève sa transformation vers l’état papillon. L’effondrement de la structure de la chenille est essentiel pour l’apparition du nouveau papillon. »

Reprenons ce processus. Il semble qu’initialement, deux forces soient à l’œuvre : d’une part la capacité de cellules imaginales, initialement peu nombreuses, de se reconnaître et de se rassembler, donnant une forme à un futur possible. D’autre part la réaction de la structure en place, qui commence par repérer une forme différente de soi, et qui s’empresse de l’attaquer.

Déjà vu cela quelque part ? Les réactions de rejet, la défense d’un système pour perdurer, nous connaissons ; elles trouvent peut-être leur source dans la peur de l’inconnu. C’est sûrement vrai pour bon nombre d’humains qui s’attachent à ce qu’ils connaissent, qui vont chercher dans le conservatisme un espoir d’échapper à une crise qu’ils ne comprennent pas. Mais ce serait gravement se leurrer de n’y voir que cela, car une structure en place et les humains qui la composent, cherchent toujours à se maintenir, en attaquant et en se protégeant avec force. Il suffit de voir combien les dictatures récemment délogées ont résisté, pour s’en convaincre.

Mais à mesure que les cellules imaginales continuent de se rassembler et de se multiplier, il arrive un moment où le système d’auto-défense s’effondre de lui-même, laissant la place à une construction nouvelle. Nous touchons là à un aspect essentiel de la phase initiale de la transformation. Elisabeth Sahtouris, biologiste de l’évolution, le dit dans ces termes : « Si vous voulez un monde papillon, n’écrasez pas la chenille, mais rejoignez d’autres cellules imaginales pour construire un meilleur futur pour nous tous. » Mieux vaut se reconnaître entre cellules imaginales, se soutenir, et donner forme à une autre vision de la vie sur cette planète.

C’est ce travail qu’accomplissent les réseaux sociaux, par la possibilité d’échanger avec des personnes qui partagent des idées semblables. C’est aussi ce que tentent de faire des sites comme celui des Colibris, On passe à l’acte et bien sûr Créatifs Ensemble pour n’en nommer que quelques uns. Des idées s’affirment, des outils sont partagés, tels que les outils de communication non-violente et d’intelligence collective, qui donnent une forme imaginale à un futur partagé.

Mais est-ce réellement si simple, et est-ce suffisant ? Ne perdons nous pas parfois beaucoup de temps et d’énergie, voire même de crédibilité, dans des querelles de chapelle ? Je dois dire que je suis particulièrement sensible à cette dynamique, observant trop souvent combien il nous est difficile, entre acteurs du changement, de reconnaître les autres acteurs, surtout lorsqu’ils fonctionnent dans des domaines différents des nôtres, et lorsqu’ils expriment leur engagement d’une manière qui nous est étrangère. Ce processus a été identifié dès l’étude de Ray et Anderson sur les Créatifs Culturels, lorsqu’ils ont mis en lumière la propension de ces créatifs à se croire bien moins nombreux qu’ils ne sont en réalité dans la population. La raison avancée était le peu de couverture médiatique de cette catégorie sociale, et je suis convaincue que cela joue un rôle. Mais je pense qu’il faut chercher la raison majeure dans la psychologie humaine.

Même lorsque nous sommes portés vers la créativité culturelle, même lorsque nous avons des préoccupations humanitaires, ou lorsque nous faisons de l’écologie une priorité, nous n’en restons pas moins soumis à un double mode de pensée : la recherche dans une information, de ce qui est semblable à ce que nous connaissons, ou au contraire la recherche de ce qui diffère. Avec en prime la réaction à ce qui diffère. Eh oui, ce mécanisme fondamental qui est présent dans l’organisme de la chenille en métamorphose, est à l’œuvre à longueur de temps dans notre psychisme. Pour autant, le repérage de ce qui diffère est une fonction fort utile, qui nous permet de discriminer, de choisir où nous mettons les pieds. Il nous faut simplement comprendre que souvent, nous oublions de relativiser sa portée, de mettre en silence nos divergences pour nous concentrer sur ce qui nous rassemble.

Si nous oublions de faire cela, le risque est réel de s’attaquer entre cellules imaginales. Un comble ! Vous croyez que je plaisante ? Nous arrivons avec l’intention de construire un monde plus ouvert et plus sain, complètement imprégnés de nos propres croyances, et nous avons tôt fait de nous séparer de ceux qui ne manifestent pas leur engagement de la même manière que nous. Pensez par exemple aux réactions souvent épidermiques envers la spiritualité, ou envers l’argent et le fait que des manifestations soient payantes, gratuites… les débats partent au quart de tour. Nous oublions de rechercher ce que nous avons en commun avec ces cellules imaginales parfois surprenantes que nous rencontrons, dès lors qu’elles ne nous apparaissent pas parfaitement conformes à l’image que nous nous faisons d’une vraie cellule progressiste !

Alors si nous ne voulons pas nous essouffler dans cette attaque entre cellules imaginales, il est urgent que nous considérions que nous ne gagnons rien à nous concentrer sur ce qui nous sépare. Il est essentiel que nous apprenions à repérer ce qui nous rassemble. Et alors, nous pouvons même envisager nos différences comme une richesse.  Créatifs Ensemble a pris le parti systématique d’interviewer des personnes de bords différents, afin de pénétrer leurs univers et que nous puissions explorer la manière dont elles traduisent des valeurs d’humanisme et de respect de l’autre et de l’environnement. Peut-être ne les rencontreriez vous pas ordinairement. L’occasion vous est donnée de lire leur histoire et de savourer ce qui nous est commun.

 

 

Et si vous souhaitez lire au sujet de la métamorphose du papillon,  Evolution consciente de Barbara Marx Hubbard est paru en français; celui de Elisabeth Sahtouris, Earthdance, est malheureusement uniquement en anglais.

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