Philippe Desbrosses – Intelligence Verte

Clé principale : Suivre son cœur, écouter cette pulsion intérieure, cette intuition et ainsi rester en accord avec nos désirs profonds.

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Philippe Desbrosses, agriculteur, docteur en sciences de l’environnement (Université Paris VII) et écrivain, est un des pionniers de l’agriculture biologique en Europe. Il fut à l’origine de la création de la plupart des mouvements de l’officialisation de l’agriculture biologique et présida la Commission Nationale du Label AB jusqu’en 2007. Il est membre du comité de veille écologique de la Fondation Nicolas Hulot et membre du Conseil d’Administration du CRIIGEN (Comité de Recherche et d’Information Indépendante sur le Génie Génétique), présidé par Corinne Lepage. En 1999, il crée l’Association Intelligence Verte, pour la sauvegarde du patrimoine génétique et de la biodiversité fondée avec Edgar Morin, Corinne Lepage, Jean-Marie Pelt, Michel Lis, Pierre Tchernia, etc.

A quand remonte votre engagement ? Dans quelles circonstances est-il né ?

Le contexte général, sur fond d’exode rural c’est le choix de mes parents de ne pas vouloir s’engager dans la saga des engrais artificiels, des pesticides et de l’élevage intensif, mais de se convertir dans les années 60, à l’Agriculture Biologique ; je précise que c’est à cette très forte impulsion que je dois ma prise de conscience et mon retour à la Terre.

Pour la suite, dans ma vie, j’ai à de nombreuses reprises pris des décisions un peu folles, qui m’ont placé au bon endroit au bon moment, même si je ne pouvais pas m’en rendre compte sur le champ. J’agissais le plus souvent en fonction d’un désir intense, qui n’était pas raisonnable, mais qui s’avérait « juste », après coup. Cela a commencé en 1960, lorsque je voulais faire de la musique, alors que rien ne m’y prédisposait. Je me suis propulsé sur les planches, et j’ai vécu une aventure tout de même assez gratifiante, puisque le groupe, Belisama, que je dirigeais avec mon épouse, était au hit parade d’Europe 1. Notre carrière s’annonçait florissante. Derval, puisque c’était mon nom de scène, dans son costume à paillettes, petit sauteur, brillant, brillé plutôt ! Mais je ne supportais plus l’ambiance de ce milieu superficiel, les impresarii avec les gros cigares, les grosses bagouses, je ne supportais plus. Alors d’un seul coup nous avons cassé cela.

Comment expliquer un truc pareil ? Il faut être fou d’arrêter en pleine gloire ! C’est simplement que je suis resté en accord avec mes désirs profonds. C’est une véritable chance que d’avoir fait cela, n’est-ce pas ! Du jour au lendemain, je me suis retrouvé à la queue des vaches avec mes bottes, dans le fumier, loin des costumes à paillettes. J’ai encore le sentiment d’un après-midi du mois d’août 1973 où d’un seul coup, en curant les vaches, respirant à pleins poumons les effluves lourdement parfumées du fumier, j’ai réalisé qu’au lieu de me sentir dévalorisé d’être descendu de mon piédestal, je ressentais au contraire un bonheur extrême, car j’avais le sentiment, l’intuition ou la conviction profonde que je démarrais quelque chose de très important pour l’avenir. Et cela s’est avéré ensuite avec toute l’épopée bio dans laquelle je fus entraîné.

Dans les années 1975 à1979, nous avions déjà organisé les journées de la Qualité au Château de Blois, en quelque sorte le premier salon bio en province. J’avais entraîné tout un aéropage autour de ce projet, dont le maire de la ville Pierre Sudreau, quelques édiles locaux, des magistrats, des banquiers, le petit-fils de Robert-Houdin, le Directeur du foyer des jeunes travailleurs, et tous se disaient « Mais il est fou, où est-ce qu’il nous emmène ? » Nous étions en recherche d’un autre mode de pensée, d’un autre mode de vie, incluant l’alimentation bio, la spiritualité, le jeûne, la méditation, nous inspirant des Chefs d’œuvres Compagnonniques, de l’apprentissage de l’Espéranto, de la vie autonome avec les « rouets de Gandhi »… En fait ces journées ont rencontré un tel succès qu’au bout de quelques années, nous avons dû arrêter, car en raison des embouteillages provoqués par l’affluence des visiteurs, on bloquait le centre de la ville de Blois et les abords du Château.

Les autres décisions se sont faîtes sur le même mode ; par exemple, je me suis senti investi d’une légitimité pour convier tout le ban et l’arrière-ban de la bio le 19 Juin 1980 près de Cheverny, pour que nous nous mettions d’accord sur la constitution de la première charte professionnelle du bio, que l’on a appelé la Charte de Blois, d’où sont parties toutes les mesures d’officialisation nationales et européennes. Tout cela est arrivé naturellement en fonçant dans le brouillard, sans trop savoir où j’allais, mais guidé tout de même par l’instinct et une volonté farouche de réussir. Il y a effectivement une part d’improvisation, une part de « je me laisse porter », une part d’exaltation.

C’est toujours difficile de parler de cela après coup, et je me rends compte qu’à chaque fois que je raconte cette histoire, je suis amené à me dire « attention, ce n’était peut-être pas tout à fait comme cela ». Le risque, c’est d’enjoliver la légende. Je ne veux pas l’enjoliver, mais avec du recul, c’est vrai que la légende est belle et le « mythe fondateur » l’est aussi. Au moment où je les ai vécus, je ne m’en suis pas rendu compte. Ceci dit et pour revenir à un peu plus de modestie, je n’étais pas seul en charge de cette aventure, il y eu beaucoup d’acteurs qui m’ont nourri, inspiré et secondé. Mais l’histoire est injuste et féroce, elle ne retient que les noms des leaders. Pourtant sans l’action de tous ces pionniers, de tous ces caractères trempés, je n’aurais rien pu faire, je n’existerais pas…

Il y a quelques précieuses personnalités dont les noms restent connus et attachés à la légende de la bio historique, pour citer les plus notoires (toujours présents sur cette terre) : Claude Aubert, Pierre Gevaert, Max Crouau, Simone Brousse, Jean-François Lemaire, Jean Boucher, Denis Lairon, Suzanne Roig, Jean et Robert Celle, Marcel Petite, Maryse Leynaud, Dominique Antoine, Pierre Ott, André Lefebvre, Claude Monziès, Xavier Florin… Je présente d’ores et déjà mes excuses à la longue liste de tous ceux que je n’ai pas pu citer. Toutes ces actions n’ont abouti que parce que nous avons travaillé ensemble. Mais c’est le propre de la société individualiste que nous sommes en train de quitter, que d’associer un projet à une personne, dont on vante les qualités, à laquelle on attribue le projet ; nous avons encore trop tendance à idolâtrer la personne. La réalité c’est que tout découle d’échanges, de carrefours de rencontres, et je suis conscient de combien cette dynamique collective est la nouvelle donne de la société qui émerge. Le mérite est collectif.

Quelle vision initiale aviez-vous ?

Si vision il y a eu, cela a été la vision du retour à la terre. L’incontournable, l’inéluctable retour à la terre, pour une relation plus saine à la nature. Effectivement cette intuition là, a donné ce livre que j’ai écrit, « Nous redeviendrons Paysans ! », et je suis à la limite de plus en plus convaincu de l’importance de cette profession de foi, à observer aujourd’hui combien çà devient pressant de retourner à la Terre.

* Nous redeviendrons Paysans ! Première édition Le Rocher. 1988, encore en vente aujourd’hui.

Quelle était votre motivation ?

On vivait une épopée fantastique. En 1984, j’ai été invité à l’Assemblée Générale de l’IFOAM (Fédération Mondiale d’Agriculture Organique), à l’Université de Kassel-Whitzenhausen en Allemagne. La délégation française que je conduisais a reçu un accueil triomphal. C’était deux mois après les dispositions légales en France qui reconnaissaient officiellement l’Agriculture Biologique. Et j’ai quasiment été élu d’office au bureau directeur de l’IFOAM qui a créé pour la circonstance une Délégation Européenne dont on ma confié la présidence, en me missionnant pour réaliser à Bruxelles au niveau de l’Europe ce que nous avions fait en France. Ensuite il y a eu 7 années de négociations avant de pouvoir aboutir au Règlement unique qui a permis d’unifier les Cahiers de Charges et les logos. Or il y avait 8 pays concernés à cette époque, au lieu des 27 d’aujourd’hui, avec des intérêts divergents ; en effet chaque pays a ses propres productions et ses intérêts, d’où une certaine concurrence. Et puis nous avions la particularité de traiter toute la filière, depuis les fournisseurs de produits nécessaires à l’agriculture biologique, en passant par les agriculteurs et les transformateurs, jusqu’aux distributeurs et consommateurs. Or nous avons réussi à tous parler d’une même voix, face aux services juridiques de la Commission, pilotés par M. Barthélémy. Je cite ce nom car il me remémore une grande émotion. Nous étions dans l’unité européenne avant l’heure puisque nous travaillions à l’élaboration d’un même logo, d’une même charte, d’un même Cahier des Charges. C’était enthousiasmant pour nous d’incarner cette image d’union pour laquelle le directeur des services juridiques nous a dit son admiration : parce que pour la première fois il assistait à une adhésion sans faille à des valeurs qui dominaient toutes les divergences habituelles des intérêts catégoriels.

Qu’est-ce qui a favorisé votre action ?

A chaque fois que j’ai pris une décision qui m’a propulsé là où il fallait que je sois, elle semblait sur le moment plutôt extravagante, et les gens se disaient « Il est complètement fou. » En fait, je ressentais une pulsion intérieure, une énergie irrépressible, dont j’ai d’ailleurs parlé dans le livre que nous avons sorti sur les entretiens de Millançay ; les Entretiens de Millançay, c’est complètement cette dynamique, un véritable coup de cœur. Mais il y avait surtout la rencontre avec un autre « allumé » agitateur d’idées bien connu, François Plassard, agronome et économiste dont la dynamique fut déterminante.

Nous avons démarré à 30, en 1992, lorsque les petits paysans brûlaient des pneus sur les routes pour protester contre la réforme de la PAC. Or cette réforme apportait aux petits paysans, pour la première fois, reconnaissance et moyens financiers, mais les lobbies de l’agriculture productiviste les mettaient sur les routes, dans l’intention de casser les objectifs de la PAC. Il fallait mettre en avant que cette réforme était instaurée pour rendre plus équitables les subventions qui n’avaient jusqu’ici favorisé que les grosses exploitations.

C’est là qu’est né le terme d’ « intelligence verte », parce que c’est l’intelligence du vivant, et que c’est de ce principe qu’il faut s’inspirer. En même temps, c’était une provocation, car j’avais baptisé ce colloque sur l’avenir du monde rural, « les Entretiens de Millançay », pour parodier les Entretiens de Bichat. Nous nous sommes dit que si l’on doit discuter de l’avenir du monde rural, il est préférable de venir en parler sur place, avec ceux qui vivent tous les jours les difficultés de la situation et non pas sous les lambris dorés des palais parisiens ou bruxellois. La provocation était évidente à l’égard des élites qui décident pour les autres. Nous étions très peu nombreux, mais nous avons fait la Une de la presse, le nom « Intelligence Verte » est apparu, et nous en avons fait le nom de l’association par la suite. Et finalement les Entretiens de Millançay sont en quelques années devenus un rendez-vous incontournable. Voilà, c’est de ce coup de cœur que sont nés les entretiens.

Votre vision initiale a-t-elle évolué avec le temps ?

Certes, car au début de notre action, j’ai cru que le salut viendrait des institutions, et j’ai cru qu’il fallait collaborer avec les institutions, sans me rendre compte à quel point les circuits étaient parasités par les lobbyistes de tout poil. Il y a plus de lobbyistes (quinze-mille en tout) que de fonctionnaires à Bruxelles ; rien que pour les américains, il y en a plus de trois mille si mes informations sont exactes, alors qu’il n’y a pas d’accords entre l’agriculture américaine et l’agriculture européenne. Tout est implicite. Il n’y a pas d’accord écrit. Par exemple pour le soja, il n’y a aucun texte, ni traité qui dise que l’Europe doive se soumettre au dictat américain, or nous importons leur soja alors que nous avions des terres en jachère (1 million d’ha) qui ne servaient à rien. La culture du soja ou de légumineuses comme le lupin, la féverole pourraient les améliorer, tout en fournissant les protéines dont nos élevages dépendent aujourd’hui à 80% des importations. On a tout, mais pourtant on ne le fait pas. Pourquoi ? J’ai compris pourquoi, mais j’ai compris petit à petit. Car heureusement, j’avais une bonne dose de naïveté. Si je ne l’avais pas eue, cette naïveté, je n’aurais jamais entrepris cette aventure.

Aujourd’hui ce que j’ai bien compris, c’est que les élites et les institutions sont, volontairement ou involontairement, contre le peuple, et contre la démocratie. C’est visible avec deux mesures qui viennent d’être prises, là, cette semaine (Juillet 2011), qui sont des décrets scélérats. Le premier c’est au Sénat, un vote qui fait que les paysans ne peuvent plus librement ressemer les semences, alors que c’était encore autorisé avant ; et le deuxième, c’est que dans la tiédeur de Juillet, un vote en catimini est passé à l’Assemblée nationale pour définir le nouveau statut des associations qui peuvent aujourd’hui entrer en justice et être des interlocuteurs recevables pour la société civile : il faut qu’elles aient au moins 2000 adhérents, que leurs activités concernent la moitié du territoire français, qu’elles aient plus de 5000 donateurs, autant d’exigences injustifiées qui éliminent toutes les associations d’experts, tous les lanceurs d’alerte qui gênent tellement les pouvoirs publics à l’heure actuelle… ou plutôt les « pouvoirs privés » qui s’y sont substitués…

Au lieu de favoriser le statut des lanceurs d’alerte, comme les politiques s’y étaient engagés, c’est le contraire qu’ils sont en train de faire ! Peut-être que les populations ne souffrent pas suffisamment et directement de la corruption et de ces trafics d’influence, pour se réveiller. C’est peut-être cela ? Il faut vraiment que la base se réveille. Quant aux écologistes, les malheureux, ils sont encore plus virulents avec ceux de leurs rangs qu’avec leurs adversaires.

Que peut-on faire ?  Il m’arrive d’avoir des moments de spleen. C’est pour cela que j’apprécie le mouvement de Colibris, Tous candidats pour 2012, car il ne faut rien attendre de là-haut, et si nous continuons sur la même pente, nous allons vraiment souffrir davantage ; il faut que nous nous reprenions en main.

Dans quelle phase êtes-vous aujourd’hui ?

Eh bien justement, l’époque des illusions est finie. Finies les personnes soi-disant « providentielles », et les recettes soi-disant « miraculeuses ». Ce qui caractérise notre époque c’est que les informations circulent, les incohérences du système sont de plus en plus révélées. Maintenant c’est l’heure de vérité, de « nous tous ensemble », les citoyens qui s’assemblent pour faire quelque chose dans la coopération, l’union, la solidarité. Le changement viendra de la base, il ne viendra pas d’en haut.

Le jeu politique actuel, c’est de prolonger le système dominant et moribond par une sorte d’acharnement thérapeutique ; et c’est aussi de mettre systématiquement à l’épreuve tout novateur qui cherche des solutions hors des sentiers battus, toutes suggestions de réforme des comportements et des modes de gestion. Telle qu’elle fonctionne, la « techno-structure » administrative et industrielle ne peut engendrer que des blocages et des monstruosités. Tout ce monde obsolète existe encore, mais nous devons cesser de le combattre et bâtir à côté. Nous ne devons pas perdre notre temps à batailler, il ne faut pas que nous poursuivions ce conflit de civilisation, nous ne devons pas maintenir la confrontation avec cet état d’esprit et cette atmosphère là, car nous ne faisons que renforcer la guerre et les adversaires en face de nous.

La question qui se pose maintenant est « Qu’est-ce qu’on fait et par où on commence ? » Faut-il attendre que les choses se décantent ? Car pour l’instant c’est la confusion totale. Quand on remue une eau sale, les particules se retrouvent en suspension et il faut attendre que cela décante pour y voir clair. Pour l’instant, cela ne sert à rien de forcer les consciences. Il nous faut un minimum de patience, pour laisser les choses mûrir ; ce qui n’empêche pas, dans le même temps, de se préparer, de continuer à agir avec détermination en fonction des objectifs d’économie, de justice et d’équité qui prévaudront demain. La voie de la transformation, l’espérance de la métamorphose, plutôt que la révolution… c’est plus naturel et moins violent.

J’ai coutume de raconter la métaphore de la transformation de la chenille en papillon, présentée par Barbara Max Hubbard. Elle évoque les cellules « imaginales », déjà présentes au stade de la chenille, bien qu’inexprimées. Lorsque la chenille tisse son cocon, ces cellules s’assemblent et des disques imaginaux commencent à apparaître et prendre la forme du papillon à venir. Bien que ces disques représentent une phase naturelle de l’évolution de la chenille, ils sont considérés comme des corps étrangers par le système immunitaire de la chenille qui tente de les détruire. A mesure que les disques se multiplient et commencent à se souder les uns aux autres, le système immunitaire de la chenille s’effondre et son corps commence à se désagréger. Lorsque les disques atteignent leur maturité, le corps désagrégé de la chenille achève sa transformation vers l’état papillon. L’effondrement de la structure de la chenille est essentiel pour l’apparition du nouveau papillon. Cependant, en réalité, la chenille ne meurt ni ne se désagrège, car, depuis le début, son but caché consiste à se métamorphoser et à renaître sous la forme d’un papillon. Il y a là une analogie avec la plupart des systèmes qui évoluent et se transforment. C’est la raison pour laquelle en ce qui nous concerne nous pouvons être optimistes … sur la durée.

 A quelles difficultés avez-vous été confronté et quelles clés vous ont permis de les dépasser ?

Lorsqu’il s’agit de marcher à grandes enjambées, la notoriété te procure des bottes de Sept Lieues. Mais à un moment donné, ces mêmes bottes sont handicapantes. La notoriété est parfois gênante et lourde, parce qu’elle te sépare des gens ; inconsciemment ils te mettent sur un autre plan, ils te placent à un niveau où la communication n’est pas vraiment facile, elle est faussée. Alors que chacun est sincère et honnête, la notoriété fait barrière parfois.

Explication de l’Histoire, ses mythes et ses facéties ! A un moment donné, on a la chance d’être porté par un courant dont on devient le héro sans l’avoir voulu. Prenons l’exemple de José Bové, c’est extraordinaire ce qu’il a provoqué à l’échelle de la planète. Evidemment c’est un être humain, comme beaucoup d’autres. Mais pourquoi s’est il trouvé à cette conjonction, à ce moment de l’histoire pour incarner la première indignation populaire face à l’arrogance de la puissance économique américaine ? Il est ainsi devenu le porte parole de la contestation internationale en agissant sur le symbole Mac Do. Il a fait un geste ou dit une chose dans laquelle beaucoup de gens se sont reconnus spontanément. Je ne veux évidemment pas me comparer à José Bové, dont le passé militant, le courage et la détermination, mais aussi la culture, en font une personnalité hors du commun. Son acceptation de la prison pour ne rien renier de ses idées est hautement symbolique de la noblesse de son engagement. Je n’ai évidemment pas de tels faits d’armes…. Malgré tout je pense que, toutes proportions gardées, c’est une histoire semblable qui m’est arrivée.

J’ai eu la chance de me trouver à un carrefour, le carrefour de l’histoire de la bio. C’est l’histoire du mythe fondateur qui alimente une légende personnelle. Et tout à coup on est perçu d’une manière démesurée alors qu’au fond on est comme tout le monde. C’est important pour moi de parler ainsi, de repérer où j’en suis, de me le répéter, car on n’avance pas en se laissant porter comme une icône. En même temps, cette image est utile, elle m’a servi de tremplin dans beaucoup de circonstances.

La pratique de la méditation m’aide à relativiser et à me recentrer, ainsi que des lectures choisies, qui sont quasiment des lectures méditatives. Mais, si on ne fait que lire, ça ne marche pas ; à un moment donné, il faut s’arrêter de lire et mettre en pratique les principes du retour sur soit, et pratiquer la reconnexion avec son centre profond, certains diront avec la part de divinité en nous… parce que sinon on n’avance pas. Et puis, s’entourer de gens qui partagent une belle fraternité, c’est aussi ce qui permet de franchir les caps difficiles, parce que tu sais que leur présence bienveillante t’accompagne, ça redonne du tonus pour continuer, traverser les moments de spleen, de vague à l’âme, de trouble. Les énergies de l’habitude réapparaissent, sans crier gare, à des moments où tu ne les attends pas ; elles apparaissent et elles bouleversent tes états d’âme. Heureusement on se reprend, car comme l’énonce la sagesse orientale « Que tu tombes, ce n’est pas important ; ce qui est important, c’est que tu puisses te relever à chaque fois. »

C’est souvent la fatigue qui nous fait tomber ; lorsque je ne dors pas assez, je tombe plus facilement dans ces phases de doute, de dépression, de mélancolie, et de tristesse. C’est plus fréquent lorsque l’on n’est pas bien dans sa peau. Notre volonté et notre état d’esprit dépendent aussi de notre condition physique. C’est là qu’on voit que tout est interdépendant. Hygiène de vie et hygiène de l’Ame vont ensemble. Tu ne peux pas les dissocier, dire je m’occupe de l’un mais pas de l’autre. Ce n’est pas possible. Si tu manges mal, tu auras mal au foie, tu vas faire la gueule, tu vas être triste et en colère, ça va rejaillir sur ton psychisme. L’inverse est vrai aussi : si tu as peur, si tu es dans le stress permanent, tu vas dégrader ton foie même si tu manges correctement, et tu vas obtenir les mêmes effets. Il y a deux entrées qu’on connaît bien, cette dualité du yin et du yang.

A quoi êtes-vous particulièrement vigilant ?

Comme le dit Thich Nhat Hanh, (le Maître Zen Vietnamien du monastère des Pruniers en Dordogne) : « les cloches de la pleine conscience sont en train de sonner de toutes parts sur la planète, avec les catastrophes qui se succèdent et nous interpellent… » Aujourd’hui nous ne sommes plus dans le même registre qu’au XXème siècle, nous ne sommes plus dans la même vibration, nous sommes dans une transformation permanente qui va très vite. Je suis en attente de comprendre ce que j’ai à dire ou à faire à chaque instant qui soit vraiment utile ou en phase avec la situation du moment. Ce que je pressens, c’est qu’il nous faut prendre en compte la dimension spirituelle. Pour cela, il faut tout simplement arrêter de jouer à se mentir.

Le gros problème de la société moderne, c’est son matérialisme et son cartésianisme forcenés, le fait qu’elle ait tourné le dos aux valeurs spirituelles sous prétexte que la religion est infantilisante. Ceux qui ont, à un moment donné, brocardé la religion, par orgueil ou arrogance ou par vanité n’ont pas fait la distinction entre religion et spiritualité. Aussi, pour nous en libérer, nous avons jeté le bébé avec l’eau du bain, simplement parce qu’il est de bon ton dans certains cercles d’afficher sa désinvolture à l’égard des croyances et de la foi. Tu es scientifique, donc tu ne t’attardes pas à ces choses sentimentales, alors qu’en fait c’est là que réside l’essentiel de notre quête. Tu découvres dans cette recherche spirituelle, dans cette sagesse, le lien aux autres, avec la nature et avec toute la vie et surtout tu es invité à pratiquer l’humilité; donc il faut nourrir et cultiver cette approche en évitant le coté superstitieux qui a dominé pendant ces deux siècles de matérialisme.

Il faut absolument retrouver le lien qui nous unit tous, car nous sommes issus de la même source, nous sommes interdépendants, et nous n’avons pas pris la mesure de la puissance que nous pouvons créer si nous nous relions les uns aux autres et si nous sommes capables, dans le respect mutuel et la tolérance, d’unir nos forces pour aller vers l’objectif de paix et de fraternité universels. Tout cela ne se résume pas, hélas, à de simples mots ou déclaration d’intentions…. Comment règle-t-on par exemple le problème de la Palestine, le problème de la violence actuelle démesurée partout dans les écoles ? On voit bien qu’aujourd’hui, nous donnons corps à cette violence et que nous la suscitons par nos comportements et par les choix que nous avons faits. Nous ne pouvons pas continuer à vivre ainsi, ce n’est pas possible. Pour l’instant il n’y en a que quelques uns qui l’ont compris. La méditation fait partie de cette recherche spirituelle, de cette approche et de cet apport, qui fait que spontanément les gens qui la pratiquent, accèdent à une prise de conscience et à la transformation de leurs actes et de leurs comportements.

A votre avis, pour être acteur du changement, dans quel état d’esprit faut-il être ?

On ne peut pas être acteur du changement si on ne commence pas par se changer soi-même ; or se changer soi-même, je trouve que c’est tellement difficile, que cela finit par me porter à l’indulgence et à la compassion envers mes semblables. Et pour se changer, c’est dans le service aux autres qu’on réussit le mieux. J’ai souvent en tête cette maxime que j’attribue à Pascal « Tout pouvoir qui ne s’exerce pas dans un but de service est un pouvoir usurpé. » Se mettre dans une perspective de service, c’est mettre son cœur en avant. Lorsqu’on est capable de suivre son cœur, malgré les commentaires du mental, on parvient à se mettre à la place des autres. Mon ami Jean-Marie Pelt me dit souvent qu’il y a une maxime commune à toutes les langues, à toutes les cultures sur la terre, c’est « Ne fais pas aux autres ce que tu ne voudrais pas qu’ils te fassent. Mais fais-leur au contraire ce que tu aimerais qu’il fut fait à toi-même ».

Pour être acteur du changement, il faut être dans la compassion et dans le service.

1 commentaire

  • Merci pour l energie que vous consacrez depuis tant d annees à L AGRICULTURE BIO et aux curcubitacees . J ai eu la chance d assister aux entretiens de Millançay 2010 2011, moments tres riches en partages ou l espoir d un monde neuf , juste , de lumiere pourras evoluer en Paix et Spiritualite;Ne pas vivre dans la peur du futur a cette periode ou le pessimisme est de rigueur est parfois difficile ; Rester en marge de la politique souvent, mensongere! Nos enfants sont conscients des erreurs commissent ses 50 dernieres annees , mais sont impregnes de l economie de marche ou argent est ROI !

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